Le projet d’attentat de Sid-Ahmed GHLAM et l’analyse de la stratégie attentats de l’Etat Islamique

La typologie des attentats de l’Etat Islamique

Schématiquement, il est possible de distinguer deux catégories parmi les attentats dont l’Etat Islamique est responsable :

• Les attentats « inspiré »s, qui sont revendiqués par l’EI, et commis par des sympathisants ayant répondu aux appels du Califat à commettre des attentats, sans être dirigés par les structures de l’EI (attentat de Nice par exemple);

• Les attentats dirigés par l’EI, et plus précisément par sa cellule des opérations extérieures, qui impliquent des combattants formés et sélectionnés par l’EI, qui suivent ses consignes ;

Le projet d’attentat de Sid-Ahmed Ghlam du 19 avril 2015 est un attentat dirigé : il a en effet été retrouvé de nombreux échanges, tout au long de la phase de préparation, entre Sid-Ahmed Ghlam et ses commanditaires installés en zone Turquo-syrienne.

Ce projet d’attentat s’insère également dans ce qu’on pourrait appeler la première génération des attentats de l’EI.

A cette époque, les séjours sur le territoire du Califat sont soit indéfinis, ce qui signifie que le candidat s’associe durablement au jihad local, soit très courts, et le candidat se voit alors confier la mission de retourner dans son pays d’origine pour y commettre des actions.

Seul un séjour court sur zone permet un retour en Europe sans éveiller les soupçons des autorités sur les motifs du départ. Dans le jargon, on parle de passer “sous les radars”.

Au contraire, un long séjour pose des difficultés : un suivi judiciaire se met en place, les documents d’identité permettant de voyager se périment…

L’évidence du séjour de Sid-Ahmed Ghlam en Syrie

Il est établi que Sid-Ahmed Ghlam a fait deux courts séjours en Turquie du 29 octobre au 27 novembre 2014, puis du 3 au 13 février 2015.

Il a toujours nié s’être rendu en Syrie, mais reconnaît avoir rencontré ses commanditaires en Turquie et avoir été chargé de commettre un attentat en Europe.

Il a expliqué avoir reçu des instructions d’Abou Mouthana (correspondant à Abdelnasser Benyoucef bien que Sid-Ahmed Ghlam ne l’identifie pas comme tel), Amirouche (identifié par Sid-Ahmed Ghlam comme étant Samir Nouad) et d’un certain Abou Omar dont il a également nié qu’il s’agisse d’Abdelhamid Abaaoud mais cela ne fait aucun doute.

Plusieurs autres individus jihadistes ont été envoyés par l’Etat Islamique en Europe pour y commettre des attentats à la suite de Sid-Ahmed Ghlam.

Les caractéristiques de ces projets sont communes à celui de Sid-Ahmed Ghlam : sélection pour commettre un attentat en Europe dès l’arrivée sur zone par Abdelhamid Abaaoud, courte formation individuelle, retour en Europe et liens opérationnels avec l’Etat Islamique pour la préparation de l’attentat.

• Réda Hame a été interpellé le 11 août 2015 à Paris, quelques semaines après son retour de Syrie.

Dès son arrivée en Syrie, il avait été chargé par Abdelhamid ABAAOUD de frapper la France, en particulier un groupe de personnes, la foule, un rassemblement, un concert…

Il n’avait fait l’objet que d’une très courte formation.

• Ayoub El Khazzani, auteur du projet d’attentat du Thalys du 21 août 2015, arrêté in extremis par des passagers du train, a lui aussi effectué un court séjour sur zone.

Selon ses déclarations, très rapidement il lui a été indiqué qu’il devait retourner en Europe commettre un attentat. Il n’aurait subi qu’un entrainement de quelques jours, car sa pièce d’identité arrivait à expiration.

Il avait voyagé avec Abdelhamid Abaaoud.

Nicolas Moreau, jihadiste interpellé en Turquie en juin 2015, après avoir passé un an et demi sur zone, a déclaré qu’Abdelhamid Abaaoud était le principal commanditaire des futures attaques en Europe, ce dernier étant chargé d’examiner les dossiers des futurs candidats.

Cette vision d’ensemble des projets d’attentats de l’État Islamique en Europe montre que contrairement à ses déclarations, Sid-Ahmed Ghlam a :

• Séjourné sur le territoire de l’État Islamique ;

• Rencontré Abdelhamid Abaaoud ;

Plusieurs agents de la DGSI et de la SDAT ont été entendus par la Cour d’Assises Spéciale chargée de juger Sid-Ahmed Ghlam et ses co-accusés.

Ils ont expliqué que les services spécialisés étaient persuadés que Sid-Ahmed Ghlam s’était rendu en zone syrienne.

Pour corroborer leur propos, ils ont expliqué que l’État Islamique était très soucieux de son image, et n’envoyait en opération extérieure que des combattants formés en situation réelle, qui avaient prouvé leur engagement et leur volonté d’aller jusqu’au bout en particulier en tuant un prisonnier, un otage ou un mécréant.

Il faut encore ajouter que l’EI utilisait les attentats pour sa propagande.

Les vidéos et messages de revendication des attentats du 13 novembre comportaient ainsi des images des auteurs alors que ceux-ci se trouvaient en zone de combat : les terroristes du 13 novembre ont été filmés alors qu’ils tuaient des prisonniers, sauf Salah et Brahim Abdeslam (kamikaze du Comptoir Voltaire), qui à l’inverse des autres bien implantés sur zone, n’a effectué qu’un très court séjour d’une dizaine de jours.

Brahim Abdeslam a néanmoins séjourné en Syrie du 27 janvier au 7 février, et a été filmé alors qu’il tirait sur une cible, c’est-à-dire à la période du voyage de Sid-Ahmed Ghlam en Turquie.

Tous deux étaient animés par un même projet d’attentat en France et il y a tout lieu de penser que Sid-Ahmed Ghlam s’est rendu sur zone pour un entrainement, voire pour une vidéo de revendication.

Sonia Mejri, épouse religieuse d’Abdelnasser Benyoucef présente sur zone, a d’ailleurs très récemment indiqué dans le cadre d’une autre procédure terroriste avoir reçu les confidences de son époux sur le passage de Sid-Ahmed Ghlam en Syrie.

Elle sera entendue par la Cour d’assises à ce sujet le 26 octobre prochain.

L’ouverture de la route des Balkans et le changement de stratégie de l’Etat Islamique

La plupart des attentats commis avant le 13 Novembre a abouti à un échec

Jusqu’aux attentats du 13 novembre, les attentats mis en œuvre par l’Etat Islamique en Europe sont mis en échec (on peut doit à part les attentats de janvier) :

la cellule de Verviers est démantelée en janvier 2015,

Sid-Ahmed Ghlam échoue en avril,

Tyler Vilus est arrêté le 2 juillet en Turquie,

Réda Hame est interpellé en août,

Ayoub El Khazzani échoue peu de temps plus tard…

A partir de l’été 2015, l’État Islamique profite de l’ouverture pour les migrants de la “route des Balkans” (décision de plusieurs pays européen d’accorder aux migrants un permis pour transiter sur leur territoire) pour modifier sa stratégie des opérations extérieures et projeter cette fois-ci sur le sol européen des troupes plus expérimentées, aguerries au combat.

La logique est différente.

C’est ainsi qu’au cours de l’été 2015, les commandos des attentats du 13 novembre 2015 composés de jihadistes chevronnés munis de fausses cartes d’identité syriennes ont gagné la Belgique presque sans encombre, alors même qu’ils faisaient l’objet de surveillance en raison de leur départ sur zone :

• Samy Amimour et Ismaël Omar Mostefai ont rejoint l’EI ensemble au mois de septembre 2013, alors même que le premier faisait l’objet d’un mandat d’arrêt, et était sous contrôle judiciaire dans le cadre d’une autre procédure d’association de malfaiteurs terroriste et que le second était fiché S depuis 2010 ;

• Foued Mohammed Aggad est arrivé sur le territoire de l’EI en décembre 2013, et était sous le coup d’un mandat d’arrêt ;

• Chakib Akrouh a rejoint l’EI en janvier 2013, il était fiché S et faisait l’objet d’un mandat d’arrêt ;

• Abdelhamid Abaaoud a rejoint pour la première fois la zone irako-syrienne en mars 2013, et il faisait également l’objet d’un mandat d’arrêt.

Les changements géopolitiques ont permis une évolution de la stratégie d’attentats de l’EI.

Ainsi, à l’inverse de Sid-Ahmed Ghlam, une grande partie des terroristes du 13 novembre étaient des cadres intermédiaires de l’EI : Abdelhamid Abaaoud s’était déjà grandement illustré, Najim Laachraoui avait été geôlier de plusieurs otages occidentaux, Foued Mohamed Aggad était l’émir d’un groupe de combattants…

Laura Costes, Avocat

Alicia Renard, juriste

Pôle attentats, Cabinet ACG