Les commanditaires de Sid-Ahmed Ghlam : des vétérans du jihad

Le projet d’attentat de Sid-Ahmed Ghlam s’inscrit dans le contexte très global du terrorisme. Il a été fomenté par l’Etat Islamique, mais fait intervenir des vétérans du jihad armé algérien, tchétchène et afghan des années 90 et 2000.

De la naissance du terrorisme islamiste…

L’Algérie de la fin des années 70
Les premiers mouvements islamistes fondamentalistes (Sunnites) sont apparus en Algérie dans les années 70.
Très vite, ils se sont armés, et ont commis des attentats.
Ils ont été financièrement soutenus par l’Arabie Saoudite pour lutter contre l’influence de l’Iran (Chiite) de Khomeiny

En raison des étroits liens historiques, politiques et économiques qui existent entre l’Algérie et la France, cette dernière a été particulièrement visée par les groupes islamistes radicaux algériens, dont le plus tristement célèbre est le Groupe Islamique Armé (GIA).

Le GIA avait adopté une stratégie novatrice qui sera à la base de la politique de terreur de l’Etat Islamique : frapper à l’extérieur pour obtenir une visibilité internationale, et s’attaquer à des cibles médiatiques.

On retiendra la prise d’otage d’un avion de la compagnie Air France sur le tarmac de l’aéroport d’Alger en décembre 1994, soldée par l’intervention du GIGN à l’aéroport de Marignane, mais aussi la campagne d’attentats de l’été et l’automne 1995, dont le dramatique attentat du RER St Michel…

L’islamisation de l’Afghanistan
L’invasion de l’Afghanistan en 1979 par l’URSS et la guerre qui s’en est suivie, ont été le point de départ de la création de multiples structures d’accueil de volontaires étrangers prêts à participer à la libération du pays1.

Très vite ces structures d’accueil implantées en Afghanistan et au Pakistan sont devenues des camps d’entraînement aux techniques de la guerre et du terrorisme, mais aussi des centres de formation à l’idéologie islamique radicale.

En 1989, le retrait des soviétiques de l’Afghanistan a entrainé le retour dans leur pays d’origine des combattants qui s’étaient expatriés pour “sauver” l’Afghanistan.

Les camps d’entrainement, quant à eux, ont perduré, et le groupe Al-Qaïda de Ben Laden, qui véhiculait une idéologie jihadiste basée sur la lutte contre l’Occident, s’est imposé parmi tous les groupes islamistes.

Dès le début des années 1990, des filières d’acheminement de combattants en Afghanistan se sont implantées en France.

Une fois formée, cette génération de combattants devenue inactive après la prise du pouvoir par les talibans, s’est tournée vers les zones de conflits, dans l’objectif d’aider les causes islamistes, comme le Cachemire, la Bosnie, la Tchétchénie ou encore l’Algérie…

D’autres ont regagné leur pays d’origine pour y constituer de dangereux groupes d’activistes, certains chargés d’opérations, d’autres servant de relais utiles pour la fourniture de faux documents ou d’armes.

C’est ainsi que des liens se sont progressivement tissés entre la mouvance islamiste algérienne et Al-Qaïda.
En Afghanistan, plusieurs structures étaient spécifiquement dédiées à l’accueil des combattants algériens.
La majeure partie des individus condamnés en France pour des faits terroristes a suivi l’enseignement dispensé dans ces camps. C’est le cas des commanditaires de Sid-Ahmed Ghlam, qui se sont illustrés dans le jihad afghan, tchétchène, algérien, et irako-syrien.

… à la naissance de l’Etat Islamique

En 2003, l’invasion américaine de l’Irak donne un nouveau théâtre de combat aux sympathisants des causes islamistes.
Plusieurs groupes jihadistes dont Al-Qaïda s’y implantent, et créent l’Etat Islamique d’Irak.

A la faveur du printemps arabe, en 2011, l’Armée Syrienne Libre émerge en tant que principal opposant au régime de Bachar El-Assad, très vite dépassée par des organisations jihadistes qui dès 2012 s’imposent sur la scène syrienne et absorbent tout le flux des nouveaux candidats au jihad à l’aide d’une campagne de propagande sans précédent, valorisant le candidat au jihad.

En 2013, l’Etat Islamique est créé à cheval sur l’Irak et la Syrie.
Le Califat est proclamé peu de temps après, le 29 juin 2014.
L’Etat Islamique (Daesh en langue arabe) continue d’accroitre son influence, et les combattants continuent d’affluer.
Les premiers appels à commettre des attentats sur le sol français sont proférés en 2014, et ne cesseront d’être renouvelés par la suite.

Les opérations extérieures de l’Etat Islamique et le projet d’attentat de Sid-Ahmed GHLAM

Le projet d’attentat de Sid-Ahmed Ghlam est l’archétype de l’attentat selon l’Etat Islamique : c’est la naissance d’un terrorisme projeté sur les sols occidentaux, piloté par des vétérans du jihad depuis le territoire de l’EI, et appuyé sur un réseau logistique local.

Les enquêteurs ont rapidement identifié les deux principaux commanditaires de Sid-Ahmed Ghlam, installés en zone irako-syrienne, qui se faisaient appeler Abou Mouthana et Amirouche.

Il s’agit respectivement d’Abdelnasser Benyoucef et de Samir Nouad.

Abdelnasser Benyoucef est né en 1973 en Algérie.
Il est arrivé en France à l’âge de cinq ans, et a grandi à Aulnay-sous-Bois.
A la fin de l’adolescence, il s’est tourné vers la délinquance, commettant des vols à main armée et s’adonnant à du trafic de stupéfiants.

Il a commencé à fréquenter la Mosquée d’Aulnay-sous-Bois en 1992, et après plusieurs incarcérations, il s’est rapproché du mouvement Tabligh, qui au travers d’une idéologie d’aide et de soutien aux musulmans qui se sont éloignés de la religion, prône une vision ultra rigoriste de l’Islam, ainsi que de quelques-uns de ceux qui deviendront des figures de jihadisme contemporain.

En 1994 et 1995, il s’est rendu successivement en Égypte et en Syrie dans le but d’y suivre un enseignement religieux, sans y parvenir.

Abdelnasser Benyoucef a séjourné plusieurs mois dans un camp d’entrainement afghan d’Al-Qaïda entre 1998 et 2000.

En 2001, il s’est rendu en Géorgie, où il a subi un nouvel entrainement militaire dans l’attente d’être envoyé sur le front tchétchène, ce qui finalement n’a pu se faire.
Il est finalement rentré en France.
Il a été impliqué dans une procédure de filière d’acheminement de combattants en Afghanistan, ainsi que dans un vol avec arme commis au préjudice de la Brink’s en 2004, dans un contexte de financement du terrorisme.

Afin d’échapper aux poursuites en France, il a fui en Algérie, où il fût arrêté et emprisonné.
Libéré en 2013 dans l’attente d’un procès en appel, il s’est enfui en Syrie.
A son arrivée en Syrie, Abdelnasser Benyoucef retrouve des complices du temps des filières afghanes et tchétchènes.

Vétéran du jihad, Abdelnasser Benyoucef est nommé émir militaire de la katiba Al-Battar (nda : une katiba correspond à un bataillon en langue arabe), l’unité d’élite du califat, qui comptait une centaine de Libyens et une vingtaine de francophones parmi lesquels figuraient une partie des futurs terroristes du 13 novembre.

Il serait à l’origine de la création de la cellule des opérations extérieures de l’Etat Islamique, responsable de l’organisation des attentats hors zone.

Samir Nouad

est le seul commanditaire que Ghlam reconnaissait.
Il est né en 1972 en Algérie.
Il est arrivé en France en 1992.
Il a fréquenté les milieux français du jihadisme algérien avant de suivre un entrainement militaire dans un camp afghan en 2000.

Samir Nouad a résidé en Angleterre, et a été impliqué dans plusieurs procédures de filières d’acheminement de combattants en Afghanistan.
Samir Nouad s’est établi en Algérie en 2004, et a rejoint l’État Islamique en 2013 au sein duquel il a rapidement occupé d’importantes fonctions.

Abdelnasser Benyoucef et Samir Nouad se sont liés d’amitié dans le cadre de leurs activités liées à la mouvance jihadiste et se sont retrouvés en Syrie.

Des informations qui ont pu être obtenues, les deux hommes sont morts en zone syro-irakienne ; leur mort n’ayant pu être confirmée, ils font l’objet d’un mandat d’arrêt et sont actuellement jugés, en leur absence, avec Sid-Ahmed Ghlam et les autres coaccusés par la Cour d’assises de Paris.

Le réseau de soutien utilisé dans le cadre du projet d’attentat de Sid-Ahmed GHLAM

Outre Abdelnasser Benyoucef et Samir Nouad, d’autres noms bien connus du terrorisme apparaissent dans le projet d’attentat de Sid-Ahmed Ghlam.
Il en va ainsi de Rabah Boukaouma, qui comparaît pour avoir fourni l’arsenal de guerre détenu par Sid-Ahmed Ghlam.
Il est le cousin d’Abdelnasser Benyoucef et gravitait lui-même depuis de nombreuses années dans la mouvance jihadiste française, notamment en lien avec la cause algérienne.
Il a été gérant, associé et habitué de plusieurs commerces (cybercafés, garage et fast-food) bien connus des services spécialisés dans la lutte contre le terrorisme pour avoir été des points de ralliement d’activistes et idéologues radicaux.

Il en est de même de Macrème Abrougui et Thomas Mayet, installés en zone irako-syrienne et proches des frères Clain, eux-mêmes vétérans du jihad ayant occupé des fonctions extrêmement importantes dans la branche médiatique de l’EI.

Ces deux noms apparaissent dans la phase préparatoire de l’attentat de Sid-Ahmed Ghlam, dans le cadre d’une mission, finalement infructueuse, qui consistait à récupérer un véhicule ou le montant correspondant à sa vente, auprès d’un garage de la région parisienne, en indiquant venir de leur part.

Au fil de leur parcours, qui les a menés des réseaux islamistes algériens à la zone irako-syrienne, en passant par les filières de combattants afghane et tchétchène, Abdelnasser Benyoucef et Samir Nouad ont noué des liens avec les figures du jihad contemporain.

Ils ont mobilisé ces solides réseaux dans le cadre du projet d’attentat de Villejuif, lequel s’inscrit ainsi dans la cruelle vague d’attentats lancée par l’État Islamique en France à partir de 2015, et plus largement dans l’histoire du terrorisme islamiste.

Laura Costes, Avocat
Alicia Renard, juriste
Pôle attentats, Cabinet ACG