« Oui, Karima a bien été tuée au Maroc ». Les aveux de Dandouni

Voir l’article d’Ismaël KARROUM publié dans le Charente Libre, mercredi 7 septembre 2016

Le mystère Karima Benhellal touche-t-il à sa fin ?
Karbal Dandouni, son mari, suspect numéro un puis condamné en première instance et en appel à vingt-cinq ans de réclusion criminelle, parle. Enfin. Pendant onze ans, cet homme qui s’était installé à Soyaux a nié. Pendant onze ans, la famille de Karima et les enquêteurs n’avaient aucune réponse à leurs questions.

L’aide-documentaliste du lycée Guez-de-Balzac à Angoulême, 38 ans, s’était littéralement volatilisée au cours d’un séjour au Maroc à l’été 2005. A-t-elle été tuée ? Comment ? Où ? Quand ? La justice avait répondu à la question «qui ?»: Karbal le mari l’avait assassiné.
Le reste était sans réponse. Et lui criait son innocence, hurlant qu’il n’avait pas passé ses vacances avec Karima, qu’il l’avait déposée à Tanger à l’aller, l’avait récupérée dans cette même ville un mois plus tard pour rentrer à Soyaux. Puis qu’ils s’étaient disputés sur le chemin du retour et quittés à proximité de la gare de Bordeaux. «Je ne l’ai jamais revue. Je suis sûr qu’elle est vivante », disait-il, tant aux assises de la Charente en décembre 2013 qu’en appel à Bordeaux un an plus tard.

Mise en cause de complices
Karbal Dandouni, aujourd’hui incarcéré à Gradignan en Gironde, cesse de nier. A travers plusieurs entretiens, il livre ses confidences, à CL. Oui, Karima a été tuée, dans des circonstances atroces, vingt-quatre heures à peine après que le couple est arrivé au Maroc. Oui, il est plus qu’impliqué. Mais pas seul, dit-il. Il met en cause sa seconde épouse, avec qui il est en conflit aujourd’hui, et le frère de cette dernière. Il livre surtout un élément clé: selon lui, le corps de Karima avait bel et bien été retrouvé, mais pas identifié, quelques heures après le meurtre, par la gendarmerie marocaine. Des journaux marocains avaient évoqué la découverte. CL a retrouvé l’article en question. «Depuis onze ans, ça me rend fou. Onze ans que je tiens et que je deviens dingue. Je ne peux plus. Je ne cherche pas à sortir de prison, je sais que je suis ici et que j’y reste. Je le dis pour ma famille, pour moi et pour celle de Karima. Maintenant, ils savent. Et s’ils ont envie de me tuer, c’est normal. Mais au moins, ils savent.»

Karbal Dandouni dit ne rien attendre de ses déclarations, si ce n’est se délivrer du poids du silence. Ses confidences, nous les avons recueillies en plusieurs fois, depuis le 14 août. «Et tout ce que je dis là, je peux le répéter au procureur, aux policiers, au juge d’instruction.»

Conflit autour d’un bébé
En cet été 2005, Karbal Dandouni et Karima Benhellal, couple aux relations tumultueuses, au quotidien violent, partent en vacances au Maroc ensemble pour la première fois. Depuis des années, à Soyaux, Karima prend des coups. Depuis des années, Karbal veut divorcer et multiplie les maîtresses. Au Maroc, il a même épousé en 2003 une autre femme, R..

Il a Karima en France, qui ne peut pas avoir d’enfant. Il a R. au Maroc, qui lui a donné un premier fils, décédé en 2004. Un second naît en mai 2005. C’est autour de cet enfant, que Karima souhaitait adopter et élever en France mais que R. ne voulait pas abandonner, que ce serait noué le drame, selon Karbal Dandouni. Quand elle prend la route avec Karbal le 12 juillet 2005, Karima pense partir adopter un enfant. En réalité, elle roule vers la mort. Ils arrivent à Tanger le 14 juillet, font réparer leur voiture puis reprennent la route en fin de soirée. Ensemble. Au lieu d’aller directement chez sa famille, à Casablanca, Karbal Dandouni fait un crochet par Khourigba puis retrouve son beau-frère, B., le frère de la seconde épouse, dans un bar de Had Soualem. En fin de journée, ils prennent un café, mangent. «Karima croyait qu’on allait voir ma deuxième épouse et sa famille pour présenter mon fils et voir comment elle allait le récupérer. » Une perspective qui semblait ravir Karima.

Mais les deux hommes ont d’autres projets. «Le plan, c’était de l’emmener dans un appartement vide. Karima devait prendre une rouste pour qu’elle cesse de réclamer le bébé, comprenne que c’était pas possible et accepte de divorcer. Après, elle serait partie et voilà.» Glaçant !
La suite est pire…

Égorgée puis brûlée
Après s’être restauré, le trio remonte dans la Renault 21 du couple. «J’étais au volant, Karima à côté de moi et B. derrière. On a à peine fait 100 mètres. Il a sorti un couteau et lui a planté tout de suite dans la gorge, par-derrière. Karima est morte tout de suite.» Karbal Dandouni nie avoir été au courant de ce qui allait se passer. «C’était le choc. Le choc. C’était pas prévu. C’était pas le plan, pas le  programme», dit-il. Sauf qu’il n’a jamais dénoncé B. et s’est totalement impliqué dans la suite des événements. «Je suis dedans, c’est  clair et net, mais j’ai pas tué. J’ai pas parlé car de toute façon, j’étais dans la merde. Y’avait mon fils, j’ai pensé à ça. Mais moi j’ai pas  tué. C’est B.».

Ils hésitent à enterrer le corps, décident finalement de le jeter le long d’une route secondaire, près d’un petit pont, puis le brûlent avec du mélange pour cyclomoteur. «Puis j’ai ramené B. chez lui et je suis rentré à Casablanca.»

C’est R., sa seconde épouse, qui lui ouvre discrètement à cette heure très tardive. Réveillée malgré la prudence de Karbal et R., l’une des soeurs de Karbal assiste à la scène. «C’était la nuit du vendredi au samedi [du 15 au 16, NDLR]. Elle savait qu’il allait arriver car elle s’était préparée dans la soirée. Vers 4 heures, elle lui a ouvert. J’ai vu que Karbal avait le sac à dos de Karima. Ils sont repartis tous les deux, très tôt, vers 7 heures», dit la jeune soeur, recontactée au Maroc la semaine dernière. Elle avait dit la même chose aux enquêteurs en 2009. «C’est comme ça que ça s’est passé», reconnaît aujourd’hui Karbal. Le lendemain matin, Karbal Dandouni et sa  seconde épouse repassent sur les lieux du crime. Ils voient les gendarmes s’affairer autour du corps calciné. C’est un coup de théâtre  dans cette histoire qui dure depuis onze ans. Depuis onze ans, le corps de Karima est censé ne jamais avoir été retrouvé. Selon Karbal, il l’aurait été quelques heures après le meurtre.

La presse évoquait le corps en 2005
Pour confirmer ses dires, il assure: «Y’a même eu un petit article là-dessus dans Assabah et Al Ahdat, deux journaux marocains. Je les ai lus.» L’article de Assabah, quotidien arabophone marocain, existe bel et bien. Nous avons réussi à nous le procurer. Publié dans l’édition du 18 juillet 2005, il évoque le «corps d’une femme retrouvé brûlé avant-hier matin [donc le 16, NDLR] le long d’une route secondaire qui mène à l’autoroute, à côté de Lakhyayeta [commune voisine de Had Soualem, NDLR]». «Les gendarmes de Berrechid sont chargés de l’enquête. […] Aucune empreinte n’a pu être relevée. La victime n’avait aucun papier et n’a pu être identifiée. […] La police scientifique espère pouvoir prélever de l’ADN. […] Une vaste enquête de voisinage a été menée pour tenter d’identifier la victime. Pour l’instant, elle n’a rien donné.»

Le lieu. La date. Le corps non identifié, brûlé. Tout ce qui est dans cet article concorde avec les propos de Karbal Dandouni. Lorsque les enquêteurs français se sont rendus sur place, en 2008, à aucun moment les services de gendarmerie marocains n’ont fait le lien entre leurs recherches et ce corps. En France, les experts n’avaient pas réussi à isoler un profil génétique de Karima. Les comparaisons ADN n’auraient pas été possibles. Pendant un mois, Karbal Dandouni donne le change et détruit les preuves. Les affaires et les papiers d’identité de Karima sont cachés, dans une autre maison, «au cas où la police serait venue chez moi». La voiture est totalement maquillée. Les retraits sur le compte de Karima, après son décès ? «C’est moi», dit-il.

Le passeport de Karima trafiqué
Pour la première fois, il reconnaît être rentré en France le 24 août 2005 en compagnie de sa seconde épouse, et de leur fils. Avec les papiers de Karima. «Dix ou quinze jours avant de rentrer, j’ai récupéré le passeport et la carte nationale marocaine de Karima. Je les ai donnés à un mec qui trafique les papiers. Il y en a beaucoup au Maroc. Je lui ai donné 2.000 dirhams [200 euros, NDLR] et il a changé  les photos.» Le couple rentre en convoi, avec d’autres membres de la famille Dandouni, tous témoins du passage.

Pendant onze ans, il n’a rien dit. En première instance, en appel. Dans des courriers. Devant les enquêteurs. Karbal a toujours nié. «Mais j’ai jamais compris que personne ne fasse le lien avec le corps qui avait été trouvé. Et quand ils disaient qu’ils ne l’avaient pas, je comprenais pas. En 2009, quand ils [les enquêteurs, NDLR] sont venus me chercher, je me suis dit qu’ils l’avaient. Quand j’ai compris que c’était pas le cas, j’ai fermé ma gueule. Pendant un an, en prison, je me suis dit qu’ils allaient me dire qu’ils l’avaient, qu’ils  avaient. Rien. Tant qu’ils faisaient pas le lien, j’ai fermé ma gueule. Pour protéger mes enfants, ma famille.» Aujourd’hui, il parle. Et ses aveux pourraient entraîner la réouverture du dossier par la justice.

Me Chemla: «Que la justice aille au bout de sa mission»

Avocat de la famille de Karima, Me Gérard Chemla, qui a toujours été convaincu de la culpabilité de Karbal Dandouni, a informé ses clients des dernières déclarations de Karbal Dandouni. Ces derniers sont bouleversés. Dès aujourd’hui, il va demander au procureur de  la République d’Angoulême l’ouverture d’une nouvelle information judiciaire pour faire la lumière totale sur ce crime. «Les  révélations de Karbal Dandouni nous ont tout d’abord apporté une sensation de délivrance. Nous sortons de dénégations qui durent  depuis onze années. Karima est bien morte assassinée. Ses restes vont peut-être pouvoir être retrouvés et faire l’objet d’une sépulture.  Ensuite, un frisson d’horreur. Nous sortons de l’analyse méthodique et seulement intellectuelle qui nous avait permis de démontrer  qu’il l’avait assassinée pour basculer dans le concret et prendre en pleine face les détails du crime et de l’agonie. Puis de nouveaux questionnements. Ces mises en causes tardives de sa seconde épouse et de son beau-frère sont-elles crédibles ? Vont-elles être étayées ? Ne s’agit-il pas d’une nouvelle manipulation de la justice sur fond de règlement de comptes conjugal ? Nous avons toujours affirmé que R. ne pouvait pas ne pas savoir. Elle a bénéficié du passeport de Karima falsifié avec sa photo. Elle savait  très bien que Karima était l’épouse légitime de son mari et s’est immédiatement installée en France sans jamais se poser la moindre  question. Elle a soutenu son mari procès après procès… Il va désormais falloir reprendre l’enquête, rechercher les restes de la  malheureuse Karima, déterminer qui a réellement fait quoi. Je vais demander au procureur de la République d’Angoulême la  réouverture d’une information judiciaire de sorte que la justice aille au bout de sa mission et fasse enfin la lumière totale dans ce drame épouvantable.» Me Gérard Chemla, l’avocat de la famille de Karima.

 

 

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