Incendie du Train Paris Munich : La parole aux victimes

Mercredi 23 Mars 2011

Le Ministère Public commence par faire passer ses conclusions à l’ensemble des avocats.

Comme prévu, M. SELIG (DB) est aujourd’hui venu avec l’accord de 1984 qui prévoit la présence dans le train d’un « chef de train » sous la responsabilité duquel sont les autres employés. Le document est en allemand.

M. SELIG lit le passage qui nous intéresse, il est traduit : « la responsabilité de la sécurité à bord du train appartient au personnel d’accompagnement. Le chef de train a le droit de donner des ordres aux accompagnateurs des wagons lit et couchettes ; cependant les ordres donnés doivent être compatibles avec leur mission à moins qu’il ne s’agisse de la sécurité du train ».

Pour la présidente, si pour l’essentiel de la mission d’un accompagnateur s’inscrit effectivement dans le cadre du service à la personne dans le sens hôtelier du terme, il ressort de cette phrase une certaine confirmation de la mission de « coordination » du « chef de train ». Pour M. SELIG au contraire, cette phrase permet de définir les responsabilités et les pouvoirs.

S’ensuit alors une discussion assez vive entre les avocats et le tribunal, parfois pas assez fort pour que la salle ou les traducteurs puissent en saisir le contenu. Le débat est le suivant :

– La SNCF représentée par Me QUENTIN et Me ROBINET souhaite voir écarter des débats ce document, en allemand, dont on ne saurait avoir une traduction complète avant la fin de l’instruction.

– Pour Me LAFARGE ce document n’est pas inutile à la défense de son client. « Je suis content de voir que ce document gêne à ce point la SNCF qu’elle veuille l’écarter des débats. » dit-il

– Pour la Présidente, ce document pose effectivement problème en ce qu’il n’a pas été débattu contradictoirement.

– Me ASSELINEAU se défend de produire tardivement un espèce. Il n’en fait aujourd’hui état que parce que cela lui a été demandé à la suite des débats d’hier.

Sur ce intervient Me CHEMLA qui fait remarquer que depuis le début des débats nous avons plusieurs fois fait état des fiches UIC n° 558 et 568 relatives à l’interphonie sans les avoir vues au dossier. Ces fiches ne sont pas accessibles à tous sur le site de l’UIC. Elles sont payantes et il faat être une compagnie de chemin de fer ou un libraire pour les obtenir.

M. le Procureur estime lui aussi qu’il est important d’obtenir ces fiches.

Me ASSELINEAU qui avait indiqué lors d’une suspension d’audience qu’il pourrait les faire parvenir au tribunal ne trouve plus l’une d’entre elles.

La Présidente propose de suspendre l’audience dès maintenant pour laisser le temps à chacun d’obtenir ces documents et de travailler dessus.

Il est 9h38, l’audience est suspendue. Elle reprendra à 14h.

L’après-midi, la note traduite est discutée :

On y parle bien du « chef de train ». Il est indiqué que le steward doit surveiller son wagon et qu’il ne doit pas quitter son wagon. Le steward doit veiller à ce que les portes entre les voitures ne soient pas verrouillées mais des dérogations sont possibles.

Pour M. AUTRUFFE, la validité de ce document interpelle :

– il n’est pas signé

– il date de 1984 et fait référence à des compagnies qui n’existent même plus.

Quant à la norme 568, elle ne s’applique qu’aux voitures disposant d’un système de sonorisation. Elle ne nous concernerait donc pas.

Vient ensuite le temps pour les parties civiles de s’exprimer devant le tribunal si elles le souhaitent. MM Rollin et Darren AMORE, frères de Salvatore AMORE et fils de Mme Suzanne AMORE et Mme Katherine MAYERS, sœur de Mme Jeanne AMORE souhaitent prendre la parole. Stéphane GICQUEL, secrétaire général de la FENVAC s’exprime lui aussi.

Les proches de la famille AMORE s’avancent en premier.

R. AMORE

C’est R. AMORE qui parle le premier. Il dit « Comme vous le savez surement 5 membres de ma famille sont morts dans cet accident. Mais il y a eu en tout 12 victimes. Je voudrais parler en leur nom. Si je suis ici aujourd’hui, ce n’est pas pour la compassion ou une récompense mais pour que ces 12 personnes ne soient pas oubliées. Tout décès a un impact sur la société. Aux yeux de Dieu nous sommes tous égaux. Je vais vous dire quel impact ces décès ont eu sur ma famille. Nous ne savons pas ce qui s’est passé mais nous savons ce qui aurait pu se passer. » Il raconte ensuite l’enfance heureuse de sa mère, Suzanne, en Allemagne. Suite à la seconde guerre mondiale elle s’était fait une promesse : que sa famille soit toujours heureuse et passe toujours en premier. C’était une femme déterminée. Elle a toujours tenu cette promesse. Chez les AMORE, la famille comptait beaucoup. Ils étaient tous très liés et se voyaient régulièrement ; au moins une fois tous les dimanches et bien sûr pour toutes les fêtes. Son frère, Salvatore (dit Michael), était comptable et  donnait des cours à l’Université. A côté de cela il trouvait le temps d’être magicien bénévole pour des associations. Sa femme, Jeanne était une femme dévouée, maman à plein temps et enseignante à mi temps en plus de cela. Leurs enfants étaient adorables.

R. AMORE raconte le 7 novembre, le pire jour de sa vie.  Il remercie la façon dont les français ont traité son frère. Il salue la tenue du procès. Il précise que la SNCF a eu un comportement exemplaire avec les familles des victimes, les assurant de son soutien dès le premier jour. La DB au contraire avec qui il n’a eu un contact pour la première fois que deux semaines après le drame a engagé le dialogue en s’inquiétant de la façon dont serait mise en jeu sa responsabilité.

Il a aussi un mot pour l’accompagnateur allemand « Je suis désolée pour M. JANZ qui se retrouve aussi être victime de ce système défectueux. Il n’a reçu qu’une seule journée de formation ! C’est la question de la fragilité humaine. Personne ne sait comment il réagirait dans ces conditions. Le système de sécurité qui était mis en place n’était pas en mesure de réduire cette panique. »

Il se souvient de l’expression de terreur sur le visage sans vie de sa belle sœur. Il a lu les témoignages sur les cris de sa mère…

« Il ne s’agit pas ici de gagner ou de perdre. Il s’agit de responsabilité. Pour apprendre à tirer des leçons. Je demande à la DB d’arrêter de vouloir se préserver et de prendre les choses en compte pour que ma famille ne soit pas morte en vain. » termine t il.

D. AMORE

Son frère D. AMORE s’exprime ensuite. Il sera bref.

Il réaffirme qu’ils étaient une famille très proche et que ce jour reste le pire de sa vie. « 3 génération de ma familles sont mortes ce jour là » « J’espère que justice sera faite. »

K. MAYERS

K. MAYERS s’exprime plus difficilement. C’est les larmes dans les yeux et la voix qu’elle tient à dresser un portrait de chacune des 5 personnes décédées pendant que son mari, qui se tient près d’elle, illustre son propos de photos.

Elle raconte comment la grand-mère des enfants était une femme exemplaire et pleine de courage qui avait pour but dans ce voyage de montrer à ses petits enfants l’Allemagne qu’elle leur avait tant racontée, en particulier le verger aux pommes dans lequel ils devaient aller se promener.

Elle dévoile que Salvatore et Jeanne AMORE étaient ce jour là à Paris pour montrer à leurs enfants l’endroit où ils s’étaient fiancés.

Elle décrit les enfants. Emily qui aimait les chevaux, n’aimait rien de plus que l’odeur de l’écurie quand elle allait s’occuper de son poney. Elle parle de la curiosité et de l’intelligence formidable de Michael B. et de leur grande passion à chacun pour la lecture.

Elle regrette le déni des personnes mises en cause. Elle aussi a constaté la différence de comportement entre la SNCF et la DB.

« Je ne suis pas à la recherche de vengeance mais de justice. »

S. GICQUEL délégué général de la FENVAC

Après quelques minutes de suspension. C’est à M. GICQUEL de s’exprimer. « Après ce que l’on vient d’entendre, mon discours va, à juste titre, vous paraitre quelque peu institutionnel » introduit il « mais la FENVAC ce n’est pas une institution, la FENVAC c’est les victimes ».

Il rappelle l’historique de la fédération, née à l’initiative de familles de victimes et ses 6 objectifs :

– Entraide

– Solidarité

– Vérité

– Justice

– Prévention

– Mémoire

La FENVAC est ici pour tirer les conséquences des accidents.

« Seul le procès pénal permet d’aller au fond des choses. Permet un débat public, contradictoire, avec le spectre faux de la victime qui serait la pour crier vengeance. L’expérience montre que les entreprises craignent la sanction pénale en ce qu’elle représente. » Explique t il.

« Il existe une mécanique de l’accident collectif. On retrouve toujours les mêmes fautes mais aussi les mêmes dénis. Nous sommes là pour aider les victimes qui sont dans un rapport d’inégalité avec les grandes entreprises. Nous avons pour volonté de sensibiliser les entreprises.

« Les victimes ont toutes spontanément ce cri « plus jamais ça ! », que cela ne soit pas arrivé pour rien. Ce travail sur la prévention est réparateur. Il ne s’agit pas d’apporter des solutions mais d’apporter des questions, la contradiction. »

MM JANZ, AUTRUFFE et SELIG

M JANZ, AUTRUFFE et SELIG sont invités à réagir. Ils expriment tous leur confiance en le tribunal et saluent le déroulement des débats. Le représentant de la DB affirme en son nom participer à la détresse des familles de victimes.

Il n’est alors pas très tard. Les plaidoiries des avocats des parties civiles qui ne devaient commencer que demain peuvent débuter.

Afin que les plaidoiries ne soient pas interrompues et qu’il soit laissé libre court au débit des avocats, il n’est pas demandés aux traducteurs de faire du mot à mot mais plutôt de retranscrire l’esprit de ce qu’il sera dit. Il sera ici fait de même.

Plaidoirie de Me METAXAS (F.N.A.U.T)

Me METAXAS commence par rappeler le nom des victimes.

Il fait ensuite un parallèle entre cet accident et un autre auquel il a assisté : l’incendie dans le tunnel du Mont Blanc. Il relève les similitudes de faits mais aussi et surtout les similitudes dans les stratégies de défense.

Il se dit frappé par le fait que depuis le début du procès chacune des compagnies se défend comme s’il y avait « deux trains » alors qu’il n’y en avait qu’un. Ces compagnies se cachent aussi derrière des normes. Des normes « auto-édictées ». Les voyageurs doivent pouvoir tous prétendre à un même niveau de sécurité selon lui.

Il évoque les fautes de M. JANZ et met en avant sa consommation excessive d’alcool « compte tenu de son âge ».

La DB et la SNCF quant à elles ont laissé rouler un train dans ces conditions. Il précise qu’il regrette le non lieu prononcé pour la DB ERS, employeur de M. JANZ, responsable de son manque de formation.

Pour la SNCF, et en premier lieu sur la question de l’imputabilité qui avait été soulevée in limine litis, il rappelle la jurisprudence de la Cour de cassation qui rappelle que certains actes relèvent intrinsèquement de l’organe ou du représentant de la personne morale.

Pour lui, toutes les défaillances reprochables à la DB le sont à la SNCF. M. JANZ n’avait pas charge de la responsabilité à lui tout seul. Il termine en rappelant la vertu pédagogique du jugement pour soutenir une demande de condamnation des trois prévenus.

Plaidoirie de Me DENOUN (famille MEYERS)

Me DENOUN rappelle les nombreux débats que l’on a pu avoir pendant ces deux semaines sur les normes et les fiches techniques. Les sociétés ont affirmé que ces normes avaient été respectées. Mais la vraie question pour elle est celle de savoir si les victimes auraient pu survivre.

Il y a eu un ensemble de négligences fautives, des négligences qui ne sont par ailleurs pas reconnues. Certes les incendies ne sont pas fréquents mais il faut tout de même prendre toutes les mesures nécessaires pour les empêcher. Les rescapés sont sortis par leurs propres moyens rappelle-t-elle et non du fait d’une quelconque information.

Le respect d’une norme n’exonère pas d’une analyse de situation de risque dit-elle. L’UIC c’est le « langage commun minimum ». Il est incompréhensible que certaines mesures simples, prescrites par des normes, même non obligatoires, n’aient pas été prises.

Quant à la propagation du feu, les mis en causes essaient de dire que peu importe les mesures prises il n’y a pas de lien de causalité car les personnes sont mortes trop vite. Or plusieurs témoins ont vu ou entendu les enfants.

Elle rappelle aussi l’absence d’un extincteur et la non-visibilité des marteaux brise vitre  pour mettre en cause les sociétés. M. JANZ d’ailleurs n’avait aucune information  et une formation pauvre.

Pour parler au nom de la famille MEYERS elle termine en disant

« Ils ne demandent ni vengeance ni faveur mais simplement que justice soit faite ».

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